Rapport sur Banda Aceh
7 janvier 2005
Je suis sûr que vous avez tous suivi avec une certaine détresse les événements récents en Inde et en Indonésie. Durant mon séjour en Borneo j'ai moi aussi été très intéressé par les développements autour de cette catastrophe qui a frappé plus de 5 millions d’humains, et c'est avec beaucoup d'attention que je suivais les reportages incessants des chaînes britanniques et américaines.
Or il est presque toujours certain que, dans ce genre de situation où les yeux de toute la planète sont rivés sur un seul sujet, les médias vont choisir de rassasier l'appétit des masses plutôt que de donner un aperçu objectif et instruit. Dans ce cas-ci, l'escalade des nombres a été championne: c'était à qui versait le plus d'argent, c'était à quand le nombre de décès grandirait le plus. On a eu droit à des discours présidentiels fichés de deux autres présidents. On a eu droit à des visages pleurant à longueur de reportages, et c'était à croire que les villes étaient transformées en lacs de lamentations.
Puisque je suis aujourd'hui à Banda Aceh (pratiquement l'épicentre du tremblement de terre) et qu'il m'est permis d'observer le tout, non seulement confiant de mes propres yeux, mais fort d'un regard d'apprenti médecin, je me suis dit qu'il serait dommage de ne pas partager avec vous toutes ces impressions que je vis ici, notamment dans l'optique où la réponse des organisations humanitaires au désastre s'avère être un véritable laboratoire de gestion de crise et de médecine tropicale, avec tous les problèmes d'infrastructure que ce type de medecine exige.
Banda Aceh était une ville de taille moyenne d'une population de 150000 habitants. Elle était malheureusement connue pour être la capitale d'une des provinces les moins sécuritaires d'Indonésie: des rebelles échangeaient regulièrement des coups de feu avec les armées indonésiennes. Le peuple achenais est un peuple qui historiquement a toujours eu une fière réputation guerrière. Il est cependant divisé, loin des préoccupations constitutionnelles, en de nombreux petits villages partageant ensemble 30 dialectes.
Aujourd'hui Banda Aceh a un goût de mort sur toutes les langues. Située à l'épicentre du tremblement de terre, elle est la ville qui a le plus amèrement gouté à la déferle du tsunami, qui a couvert plus de la moitié de la ville, et avancé jusqu'à près de trois kilomètres a l'intérieur des terres. Si vous croyiez que c'était le Sri Lanka qui a été le plus durement frappé, c'est uniquement parce que la couverture médiatique en Indonésie n'a jamais réellement rattrapé celle que le continent indien s'est vue offrir: question d'accessibilité routière et aérienne, de barrière linguistique, et d'infrastructure plus durement frappée.
Plus frappante encore est l'attitude des locaux. Pas encore deux semaines après le désastre, un Indonésien natif de Banda Aceh me raconte: "My family is OK: my two brothers are saved, one cousin, finished." Pas même un sourcillement, ou un regard pour attirer la pitié. L'humilité avec laquelle ils acceptent collectivement, tout un chacun, leur part de destin, est déconcertante, et assurement reliée à un contexte de santé appauvrie où la mort côtoie chaque jour qui passe, comme partout ailleurs dans les pays défavorisés.
L'organisation de l'aide est ce qui laisse le plus a désirer, et il est difficile de ne pas s'offusquer au plus bref regard. La première chose que j'ai vue en débarquant du cargo militaire, c'était un cirque. Seulement, ce n'était pas réellement un cirque, mais l'aéroport de Banda Aceh, couvert de tentes multicolores comblées d'effectifs en uniforme qui attendent leur tour. Et ils attendent longtemps: certains affalés sur les confortables monticules de couvertures d'organisations charitables, d'autres à l'ombre des tentes, discutant chacun dans son coin, habilement ségrégués entre organisations respectives. L'échange est minimal, et les gens qui travaillent aussi. J'ai bossé volontairement à la distribution des vivres pour gagner mon transport à la ville sur une montagne roulante de boîtes, et c'est à peine si je ne les offusquais pas: un homme qui s'est vu ainsi alimenté m'a même traité en rigolant de fou!
L'aide dans la ville et sur les routes est assurée par des poskos, ou centres de distribution de nourriture parfois doublés d'une clinique médicale. Ce sont parfois des tentes le long des routes, avec des enfants rieurs quémandant presque à la blague leurs boîtes de nouilles, parfois des édifices mobilisés pour la cause, mais jamais énormes, les hôpitaux ayant été rasés par le tsunami. Il y a dans la ville un posko gouvernemental, dont l'effectif est surtout composé de médecins volontaires singaporiens. Le posko où je demeure aujourd'hui pour travailler demain est le posko de la Croix-Rouge, et c'est un vrai labyrinthe de découvrir qui est en charge de quoi: unité médicale gérée par le Croissant Rouge malais, avec unité administrative de la Croix Rouge indonésienne, le tout chapeauté par la Croix Rouge internationale, avec partage de certaines ressources et parfois non entre les trois Croix Rouge. Le gros de l'aide médicale est donc assuré pour l'instant par des médecins malais. Le quartier-général de la Croix-Rouge ayant été rasé, le posko central a été placé de fortune dans la salle de montre d'un concessionnaire automobile. Il supporte 18 autres poskos mineurs dans la région. Les poskos d'organisations diverses n'ont pas d'organisation centrale bien qu'ils en bénéficieraient, et on se croise bien fort les doigts que cela arrive un jour. Pour l'instant, on se contente d'une centralisation de l'information à la mairie.
Le posko central de la Croix-Rouge comporte une clinique externe d'une dizaine de lits, et un centre de prélèvement du sang. Il y a suffisamment de médicaments pour pratiquer une pharmacothérapie décente. Il n'y a pas de lits pour la nuit: les volontaires y dorment. Mais bien pire encore: nous n'avons pas encore reçu d'équipement pour pratiquer des tests de dépistage sur le sang prélevé, qui malgré tout est perfusé et librement distribué. Une situation tragique mais obligatoire dans un contexte où tout est limité.
Les maladies rencontrées ressemblent à celles prévues depuis le tout début de la crise par les médecins: la choléra frappe à cause de la stagnation des corps dans les eaux, et la grippe se développe facilement à longueur d'année dans ce régime tropical aidé par la proximité des gens. Heureusement et contrairement aux prédictions, il n'y pas encore de crise de rubéole ou de fièvre typhoïde. Les patients se présentent surtout avec démangeaisons, toux, fièvre, diarrhée sans sang, ou blessures.
Bien que le problème de l'essence semble se résoudre et que l'infrastructure de base est mise en place pour le court-terme (les vivres sont suffisantes bien que très peu variées ou riches en vitamines, la collaboration de diverses armées est acquise, les routes sont ouvertes, plusieurs camps de réfugiés ont été relocalisés chez les proches), les difficultés demeurent nombreuses. Le manque d'effectif compétent est flagrant. La question du développement à long terme est mise sur table, quant à la reconstruction du système d'égout et d'aqueduc notamment. Étant donné le manque de pelles, des cadavres sont toujours enterrés à main le long des routes. Les villages restent difficilement accessibles, plusieurs n'ayant pas encore été rejoints. Contrairement au confort qu'a offert le cessez-le-feu du chef des rebelles, des factions divergentes continuent de terroriser la région et des coups de feu se font entendre autour de l'aéroport. Un médecin a été enlevé: partout ici, on nomme les médecins par leurs prénoms, par souci d'anonymat professionnel. Le tsunami a rasé le quartier-général de la police et le trois-quarts de l'armurerie manque à l'appel.
La Croix-Rouge dit actuellement accepter des volontaires de toute compétence et de toute formation. La rumeur raconte qu'il faut se présenter à l'aéroport avec des vivres suffisantes: je n'ai certes pas eu cette expérience, ayant fait mon emplette bon marché parmi les boîtes qui traînaient sur le tarmac de l'aéroport. Le transport aérien de Jakarta ou de Medan est gratuit avec preuve de compétence médicale. Si vous avez la chance d'être actuellement en vacances prolongées, la Croix-Rouge a absolument besoin de compétences médicales, ainsi que tous les autres poskos de Banda Aceh.
Je pars possiblement demain pour les villages éloignés du centre. Il se peut donc que ce premier rapport soit le dernier avant longtemps. Si votre lecture s'est rendue jusqu'ici, je vous remercie pour votre intérêt.
8 janvier 2005
La journée ayant été consacrée à l'évaluation de la situation dans divers poskos de Banda Aceh, j'ai eu l'occasion de me promener plus librement parmi les ruines de la ville. La région qui a été le plus durement affectée par les vagues du tsunami est évidemment celle qui se trouve le long des berges. C'est malheureusement aussi la plus dense: ce ne serait donc pas exagérer que de dire que 80% de la ville a été touché par la catastrophe. Le quartier-general du gouvernement est aujourd'hui vide, et seuls des bulldozers en serpentent le terrain. La réserve militaire a été moins chanceuse: des carrés de ciments s'étalent là où autrefois s'élevaient des bâtiments. Des balles de gros calibre traînent dans la boue.
Les rues ont été nettoyées, et il est aisé de se déplacer d'un point à l'autre. Les débris restent cependant entassés le long des routes, avec parfois des sacs de cadavres jaunes ou noirs qui attendent le camion militaire qui viendra les collecter. Les pluies torrentielles de l’après-midi transforment les routes et les poskos en mares de boue, et ralentissent considérablement les opérations, en plus de noyer les caisses de provisions. D'innombrables facades de petites résidences-boutiques locales ont été saccagées par les vagues, et rafistolées avec les matériaux des bâtisses complètement détruites. La mixture de boue et de planches qui caractérise aujourd'hui la ville libère une atmosphère marécageuse, qui n'est cependant pas nécessairement pire que celle des bidonvilles de certains pays du Sud-Est asiatique. La population a heureusement librement accès à de l'eau minérale et à des masques sanitaires. Les volontaires se voient attribuer des bottes de pluies.
Ça et là, des carcasses de voitures et de vaches jonchent les sols désolés. Les habituels fouilleurs de poubelle joueront peut-être un role significatif dans le nettoyage de cette ville où traînent télévisions brisées et jouets, exactement comme à Bangkok où ils contribuent de manière officieuse mais significative au programme environnemental. Comme dans tous les pays tropicaux, la chaleur et l'humidité n'aident pas à la guérison des plaies, bien qu'heureusement la plupart des infirmes et blessés graves ont déjà été évacués à Medan. Ce n'était pas le cas au jour trois de la catastrophe, où les premiers médecins malais fraîchement débarqués eurent droit à un lot de blessures très gravement infectées.
Le posko de Masjid [...] est établi autour d'un mausolée. Ici, 600 individus résident sous des bâches militaires, avec pour seul plancher des sacs de poubelle ou des feuilles de carton ondulé. Ils proviennent de 9 villages rasés par le tsunami. 400 autres individus mieux chanceux conservent leurs maisons mais dépendent tout de même des vivres du posko. Durant le jour, la scène est frappante: des femmes traînent nonchelamment dans les cuisines de fortune (quelques casseroles parmi le gazon), alors que les enfants s'affairent à faire circuler des boîtes de vêtements plus lourdes qu'eux, ou à bercer les plus jeunes. Les hommes sont rares: ils sont tous partis dans leurs anciens villages, et tentent de reconstruire ce qu'ils ont autrefois habité.
Une seule table à ciel ouvert, et couverte de caisses de medicaments, sert de cabinet pour un médecin et ses deux assistants. Les résidents du posko se pressent autour, impatients de voir traités leurs malaises. Nous distribuons quelques caisses de médicaments supplémentaires. Les vivres sont suffisantes: sacs de riz, boîtes de nouilles instantanées, haricots et poisson séché composeront le menu des prochaines semaines, comme c'est le cas partout ailleurs dans Banda Aceh.
Un autre posko, mieux établi dans les bâtiments en bois d'une école musulmane, offre un plancher de bois surélevé à ses habitants: 100 familles y résident. Malgré toutes les visites et tous les rapports rédigés, l'information est difficilement accessible. Certaines équipes de la Croix-Rouge envoient leurs rapports au posko central, mais d'autres ne se réfèrent qu'à Genève ou Jakarta. Ce sont des rapports précieux qui malheureusement ne seront pas lus par les gens stationnés à proximité du désastre.
Le posko central de la Croix-Rouge est toujours en attente des vaccins contre la choléra, qui devraient provenir de Jakarta. Des cohortes de volontaires indonésiens se présentent chaque jour pour recevoir leur équipement. Beaucoup moins nombreux, des volontaires de la Croix-Rouge internationale, danoise, espagnole, allemande, turque et autre se font apercevoir pour recevoir des informations quant à la région, avant de repartir vers leurs résidences ou pour l'aéroport. Pour l'instant, 150 patients se présentent chaque jour à la clinique externe. Certains souffrent de syndrome post-traumatique: ils chantent pour oublier les évènements. Si par mégarde on se heurte à leur lit alors qu'ils se sont assoupis, ils se lèvent en furie et se mettent a courir. Mais ce sont bien là des cas très minoritaires.
9 janvier 2005
Jour 15. La première équipe médicale malaise ayant été remplacée, nous commencons à trier les caisses de médicaments jusque là largement empilées les unes sur les autres sans classification, dans l’empressement des premiers jours. Des outils essentiels tels que des scalpels émergent enfin des piles de caisses: on a de la difficulté à imaginer le capharnaüm des premiers jours devant le manque d'équipement. Nous recevons également du Koweit la première caisse de vaccins anti-tétaniques, qui sont rapidement mis à contribution étant donné l'important nombre de patients qui se présentent avec des plaies à nettoyer. Le manque qui se fait le plus sentir est celui d'antihypertenseurs, avec des dizaines de patients hypertendus se présentant quotidiennement à notre clinique.
Le tremblement de terre de ce matin n'a pas été ressenti dans la capitale, malgré sa force (4.2 sur l'échelle de Ritchter) et sa proximité (à 80 km d'ici).
La presse continue de faire circuler des informations qu'à moitié vraies. On tente d'affirmer sans preuve que les rebelles ne se sont pas emparés des stocks d'armement disparus. Tôt ce matin, ils ont échangé des coups de feu avec des militaires autour des quartiers-généraux des Nations-Unies. Au milieu du désastre, certains essaient également de profiter du désespoir des uns et de la générosité des autres. Au Sri Lanka, des cas de viols par des touristes sexuels ont été rapportés depuis quelques jours parmi les orphelins et les femmes esseulées. Aux Philippines, des manifestants exigent l'annulation de la dette nationale des pays affectés, ainsi que du leur (alors que leurs rivages bien calmes sont tout simplement situés sur un autre océan).
L'apport de vivres est comme toujours impeccable, et se diversifie au-delà des attentes permises à seulement deux semaines du desastre: du boeuf apparaît au menu. La cuisine du posko, qui jusque là travaillait déjà à toute heure du jour, s'affaire durant le midi à préparer des portions individuelles de riz enrobées dans des feuilles de papier, pour les unités qui doivent se deplacer dans des regions plus isolées. Des fruits frais servent enfin de dessert pour tous.
L'organisation reste tout aussi problématique. Des volontaires stationnés ici attendent jusqu'à une semaine avant de pouvoir atteindre les villages visés, avant de repartir le jour d'après pour leurs pays respectifs. Une aide précieuse qui pourrait certainement être mieux mise à contribution, sans parler des frais encourus. Les diplomates et chefs des diverses organisations dans la capitale se dispersent confortablement en poignées de main, en attendant que le haut-niveau hiérarchique se prononce sur le long-terme, pendant que les volontaires assurent les besoins de base pour les populations toujours dépourvues.
Les survivants. De retour au posko, je trouve une vingtaine de volontaires attroupés autour du poste télé. De toutes nouvelles images du tsunami, montrant les crues déferlant dans les rues de la ville, emportant au passage arbres, camions, tonneaux et restes d'édifice, provoquent clameurs et exclamations de dépit. Le sujet est pourtant difficile à aborder. Dans ce pays où je me trouve que depuis deux jours, je n'arrive pas encore à jauger le moment approprié pour initier une telle discussion. J'attends tout simplement que les désastrés s'expriment d'eux-mêmes.
Les volontaires indonésiens m'ayant pris par pitié ou par amitié parmi les leurs, étant donné ma présence solitaire en ces lieux, je suis invité à partager un repas avec une famille achenaise. Je voudrais vous partager des impressions plus personnelles sur ceci, parce que je crois que ce n'est qu'une conduite responsable et nécessaire en tant que médecin ou volontaire à l'étranger de chercher à comprendre mieux les gens que l'on veut aider, afin de mieux comprendre leurs habitudes et besoins.
La barrière linguistique est toujours difficile dans ses cas, et n'importe quel médecin s'aventurant dans des pays moins éduqués à la langue anglaise se doit de la surmonter. La gestuelle universelle aide, et même quelques mots prononcés avec un accent malhabile dans la langue du pays sont accueillis avec rires mais surtout sentiment que l'on est ouvert à la discussion. Les traducteurs ne sont pas toujours disponibles aux alentours, et rendent trop formels des discussions autrement plus amicales. Pour eux, le seul fait d'accueillir un étranger venant de si loin suffit pour les contenter, une discussion que l'on voudrait élaborée n'étant qu'un bonus, certes bien précieux.
Dans cette province largement musulmane, on se doit également de réapprendre les comportements socialement décents. J'ai presque commis l'impair de serrer la main d'une femme voilée, après que d'autres femmes volontaires m'arrêtent de justesse alors que je voulais les imiter. Les locaux faisant des efforts énormes pour accueillir et nourrir à satiété les étrangers, il peut être blessant de dédaigner du regard les assiettes graisseuses qui servent de plats à la cuisine, ou d'entreprendre de les nettoyer d'un pan de short, comme j'ai vu faire certains volontaires au posko. Tout autant de gestes qui peuvent s'avérer fatals pour une relation étroite et productive entre collaborateurs dans un contexte de soins de santé.
À la télé, parfois, une douce chanson indonésienne nous berce avec des images en noir et blanc: des sinistrés, dans les rues, ou dans les poskos, en pleurs, ou le regard vide. Immanquablement, les locaux s'arrêtent devant le téléviseur: certains entonnent le refrain de la chanson, d'autres se rivent silencieusement sur la souffrance de leurs pairs, avec un même regard triste et vide. Pour un pays désespérément en besoin d'unité, ces moments passent comme un nouvel hymne national en une nouvelle ère de reconstruction.
Un tremblement s'est tout juste fait fortement ressentir à 5h15 du matin, avant les chants du matin. Les solides murs de la salle concessionnaire tremblaient de manière visible, et au moins la moitié du personnel dormait trop profondément pour se rendre dehors au point de rassemblement en un délai raisonnable. Si la secousse s'était avérée plus forte, ils auraient certainement constitué de nouvelles victimes.
C'est confirmé que je pars dans les prochaines heures dans les villages éloignés pour trois jours. À mon retour dans la capitale, j'essaierai de publier les prochains rapports sur le site internet du CASI plutôt que d'inonder les boîtes de courriel universitaire. Je vous remercie encore de votre intérêt.
10 janvier 2005
Médecine internationale. Bien que pour les sinistrés il est une chance et une nouveauté d'avoir aujourd'hui librement accès à des médicaments gratuits, les moyens entrepris pour diagnostiquer et traîter les patients restent rudimentaires. Aucun test n'est disponible, la prescription tient lieu de dossier, et on ne pose pas non plus réellement de diagnostic. On doit donc se contenter de traitements empiriques selon la raison de consultation, et la différentielle des diagnostics n'est jamais très élaborée. Un mélange d'une médecine de crise et d'un pays dont les moyens ont toujours été insuffisants: un docteur me disait à la blague comment, en matière médicale, l'Indonésie doit ressembler au Canada d'il y a trente ans. Pire encore, le mélange d'intervenants provenant de plusieurs régions complique la prise de décision, et il n'y a pas de constance dans les prescriptions. Un médecin malais de la péninsule traite son patient différemment de celui de la Malaisie bornéenne, et encore plus du médecin indonésien.
Lors des premiers jours où le manque de médecins s'est fortement fait sentir et durant la période creuse en soirée pendant laquelle ceux qui sont présents s'absentent, je suis parfois obligé bien à contrecoeur de faire office de médecin, et c'est dans l'intérêt du patient: les infirmiers ont la mauvaise habitude de prescrire des multi-pharmacies pour le réconforter. On ajoute systématiquement amoxicilline à toute prescription pour la diarrhée, et anti-acides pour tout cas de vomissement. Les conseils hygiéniques sont soit mal accueillis, soit incompris par le patient, qui préfère recevoir sa prescription de complexe B ou de vitamines C plutôt que de changer ses draps de lit dans un cas de démangeaisons ressemblant fort à des acariens. Dans un tel contexte, le conseil tabagique ou diététique est carrément à oublier.
À la discussion sur le sujet, le fait le plus frustrant est de découvrir que les médecins et les infirmiers sont tout autant au courant des dangers de la polypharmacie et de la résistance bactérienne. On ressent que le patient ne comprendrait pas, alors que le plus grand pas est justement celui de l'approche du patient. Mais comme fréquemment ailleurs en Asie du Sud-Est, dans le milieu hospitalier inclus, le respect de la tradition est une valeur socialement très valorisée, et est donc rapidement jugé celui qui prend le risque de sortir des rangs en allongeant les temps de consultation: personne n'entreprend donc de changer les choses qui depuis longtemps fonctionnent suffisamment, et la tradition polypharmaceutique persiste au détriment du patient et de la médecine future.
11 janvier 2005
Les étrangers. Les besoins en personnel fluctuent en permanence dans ce posko où l'on continue de s'organiser après deux semaines d'opération, et pour certains tels que moi c'est une petite surprise de constater chaque matin à quel poste on nous a assigné pour la journée. Passant de la pharmacie aux relations publiques, j'ai l'occasion de jeter un coup d'oeil plus net sur les organisateurs et journalistes étrangers qui traversent nos lieux. Une première histoire retient l'attention. À la demande d'amener avec elle des vivres lors d'un déplacement en région éloignée, une journaliste aurait répondu: "Oh, I'm not here to help them, I just want a story." Plus tard, on suggère à un photographe qui encombre la chaîne humaine avec ses deux appareils et ses dizaines de poses de nous aider tant qu'à être là. Et lui de répondre: "I wouldn't want to hurt my hands. I'm a photographer, that's an important job you know." Que c'eussent été semi-réalités ou blagues de mauvais goût, ces pensées reflètent bien la participation de plusieurs étrangers ici. Assis dehors en fumant leur cigarette, les membres d'organisations d'aide internationale discourent entre eux en contemplant de près l'effort des autres, c'est-à-dire ceux qu'ils disent aider.
Certains rétorquent qu'il n'y a pas lieu de se plaindre parce que l'aide nous parvient quand même, et que le gros du court-terme est assuré dans les villes principales. Cependant, ayant eu l'occasion de lire en catimini certains rapports de reconnaissance de terrain à distance, force est de constater comment trois jours de labeur ne pondaient finalement que deux pages en gros caractères, avec que des détails sommaires d'activités: "nous sommes parvenus à destination", "nous avons donné des interviews avec telles chaînes", "voici ce que nous avons entendu dire des autres villes". Aucun chiffre n'est fourni à propos des survivants, ni détail des routes à nettoyer ou ports à réouvrir, ni estimation même vague des effectifs et vivres nécessaires. Ces dernières informations, cruciales pour le lancement d'une opération efficace, semblent le plus souvent fournies par les locaux avec l'aide des militaires et des organismes locaux, dont le déplacement est plus aisé et facilité par une langue commune. Ils feront figure par la suite dans les fiers rapports du haut-directorat international. Il est évident qu'un gros pan de l'aide internationale se perd en personnel rendu inefficace par la paresse face à la difficulté de la tâche une fois sur le terrain, ou par le blocage central de toute initiative locale à grande échelle. Le reste n'est qu'estampilles officielles pour canaliser et enregistrer les dons des divers organismes autour du monde vers les aéroports.
12 janvier 2005
Exploration près des berges. La journée commence avec une opération de vaccination anti-tétanique de masse pour les travailleurs des ruines, et s'achève avec une troisième tentative de partir pour un village éloigné. Après un séjour pratiquement constant dans le posko de la Croix-Rouge durant 4 jours, je repars sur les routes pour prendre le bâteau qui conduira un stock de vivres à 100 km d'ici, dans la ville de Calang. Cette sédentarité prolongée mais des plus instructives, à propos de la région et ses besoins, me permet d'apprécier plus justement le spectacle désolant des ruines. Des vendeurs de rue se sont concoctés des tables de fortune et font payer les gens pour des bouteilles d'eau manifestement pillées des stocks de l'aéroport ou autres poskos. Près des côtes, des bâteaux sont enchassés dans les pans de murs, parfois même à mi-hauteur, suspendant leur effroyable masse dans les airs. Par pénurie de sacs ou par empressement, des cadavres jaunes et gris de boue sale gisent nus sur le côté. Jusque l'horizon, un champ de ruines, émergeant des lacs et des mares, empilées en monticules de briques, laisse les gens réflexifs sur le nombre certainement très grand des cadavres qui gisent encore sous les pierres partout trop lourdes pour être retournées. D'autres vestiges laissent deviner une vie domestique bien antérieure: des toilettes ont résisté à la fureur des vagues, et s'entourent d'une mare septique. Des photos, un fer à repasser, des vêtements crasseux encore accrochés aux cordes derrière les murs écroulés nous font entrevoir, par une indiscrétion qui ne dérange plus personne, l'intimité des disparus.
Un orage nous empêche cependant de mettre le cap vers le large. De retour au posko, la pluie torrentielle tombe malgré tous les maux dont les logicisticiens l'accusent avec raison. Après un après-midi de dur labeur, cependant, les travailleurs accueillent joyeusement cette douche fraîche sous les gouttières, dans cette ville du désastre où il n'y a plus d'eau courante.
16 janvier 2005
Moral. Bien que les premières heures, après qu'un bâteau de la Croix Rouge ait fait naufrage il y a trois jours en levant l'ancre pour Meulaboh, furent exténuantes pour les amis restés sans nouvelles de ceux à bord, le moral tient bon cap dans le posko. L'impression se doit cruelle: que la mer par là rappellait aux volontaires que l'on n'est jamais réellement à l'abri de futures catastrophes, malgré tout son bon vouloir, malgré que l'on soit là pour aider. Les trente marins, dont des organisateurs bien connus du posko, sont saufs, mais la cargaison médicale que la bâteau devait livrer est perdue. Le navire aurait échoué sur l'épave d'un bateau noyé par le tsunami. Cependant, nécessité exigeant, des bateaux quittent encore régulièrement le port de Banda Aceh pour amener des vivres et des volontaires dans les villages éloignés. La situation dans les villages semble s'améliorer bien que certains manquent encore d'eau propre. C'est parfois également un problème de reconnaissance: ce ne sont pas tous les locaux qui prennent connaissance de l'existence des poskos. La nouvelle du naufrage suit celle de deux volontaires qui ont dû recevoir une amputation après avoir participé sans gants à la récupération de cadavres.
Une gestion qui s'améliore permet de renouveler les équipes de travailleurs, pendant que les volontaires qui assurent un soutien de base restent pour un temps indéterminé. Ces équipes de court séjour dorment pour la plupart dans le grand garage derrière le posko, sur des couvre-sols en rattan. La plupart des équipiers proviennent de la même ville et se connaissent déjà: leur enthousiasme rieur après les longues journées de travail se prolonge jusqu'aux heures matinales, sans que cela empêche de s'endormir les autres, écroulés de fatigue. En quelques endroits, des volontaires moins bien équipés et plus solitaires s'affalent au sommet des caisses de vivres d'un sommeil imperturbable, du haut du ronflement des autres..
Malgré que la tâche ne soit pas la plus reposante pour eux, les volontaires assignés aux chaînes humaines forment assurément l'un des groupes les plus colorés du posko. Certains dormant durant le jour en attendant leur appel, ils se lèvent rapidement à l'arrivée d'un camion. Ils transforment cette ennuyante et répétitive tâche en un jeu où l'originalité rit: entre deux passages de caisse, on danse sur place, on tournoie, on se serre la main, on fait semblant de donner à son prochain une trop lourde boîte, ou l'on chante quelque refrain, attirant sourire et regard complice de ses voisins. Au petit malheur de renverser une caisse rendue lâche par un séjour prolongé sous la pluie à l'aéroport, les gens huent et applaudissent - avec tout l'enthousiasme d'une cantine du secondaire.
Apprenti-pharmacien. Beaucoup admirent le travail accompli par la clinique: après tout, elle reste ouverte de sept heures à vingt-trois heures tous les jours, et demeure prête à accueillir durant la nuit toute urgence éventuelle, à l'aide du personnel qui y dort. Les lits ont aussi commencé à accueillir durant la nuit des patients, mais ce sont pour la plupart des cas de femmes en pleurs, que le personnel en habits de nuit doit réconforter.
Les cas que l'on accueille ne sont pas tous directement liés au désastre du tsunami: les plaies à nettoyer sont de blessure récente, et même les cas de trouble psychiatrique ne sont pas toujours imputables au sinistre. À défaut, cependant, ils le sont certainement indirectement: la clinique accueille les patients en remplacement de l'hôpital central rasé trois semaines plus tôt par le tsunami. Et puis le problème de l'eau courante est en grande partie responsable du grand nombre de cas de diarrhée et de troubles gastriques qui tous les jours se présentent invariablement.
La popularité de la clinique va en croissant: ces derniers jours, elle accueille 220 patients par jour. Certains de ceux-ci sont des individus qui reviennent des jours consécutifs. On se doute que les médicaments aujourd'hui gratuits attirent des locaux, au mieux entreposant les vitamines pour leurs enfants, au pire revendant des médicaments à leurs voisins moins bien informés de l'existence de ces services, et certainement moins bien informés de l'usage de chaque pilule.
L'heure du midi frise l'insupportable avec un seul ventilateur pour rafraîchir la vingtaine de patients et personnel dans la salle tournée sud, et en atterre plus d'un à une sieste forcée. Et ce n'est pas là la seule difficulté rencontrée: même pour un pharmacien qualifié mais d'origine étrangère, la tâche serait de taille et exténuante. Les noms commerciaux sont différents de ceux en Occident, les ingrédients actifs comportent parfois une nomenclature méconnaissable, les indications sont en langue étrangère, parfois même en russe, dépendamment du pays donateur, et les médecins constamment renouvelés ne connaissent pas bien ce que la réserve de médicaments peut offrir. De plus, communiquer au moyen de signes s'avère souvent frustrant dans un contexte professionnel qui exige efficacité et rapidité: l'aide est cependant appréciée quand l'on demeure un des seuls pharmaciens qui, de part son séjour prolongé, connaît bien la pharmacopée disponible. La rotation continuelle du personnel a cependant cet avantage d'amener des effectifs frais et pleins de forces pour le travail et les conditions de fortune qui les attend. Par contre, dans un environnement de co-travailleurs, d'amis et de co-locataires, c'est toujours avec une pointe de nostalgie que l'on échange adresse et téléphones avant de saluer les partants.
Promenade dans le noir. Un séjour de 4 jours dans une même salle automobile pour travailler, manger, dormir, et partager sa vie avec des inconnus peut finalement s'avérer étouffant. C'est donc avec un plaisir toujours enfant et des yeux avides que j'ai roulé dans la nuit de Lambang à la capitale dans un camion de la police militaire.
La route éteinte surprend souvent encore ses voyageurs avec des senteurs de cadavres, parmi le pénombre qui les entoure, et rappelle aux survivants, à défaut de ruines alors invisibles, la présence des décédés et le souvenir du triste événement. Des horizons d'arbres se découpent en noir sur fond de ciel brun. Des sections entières de la ville sont toujours plongées dans le noir, l'électricité ne suffisant pas pour alimenter l'entièreté de la ville et ses banlieues. L'eau courante aussi n'est souvent disponible qu'à partir des poskos, qui parfois, à leur tour, affrontent des pénuries d'un demi-jour. Dans ses régions, plusieurs maisons sont abandonnées, et constitueraient des proies faciles pour d'éventuels cambrioleurs bien organisés. Quelques-unes parmi elles, solitaires, s'éclairent de chandelles aux feux dansants, comme les petits restaurants à ciel ouvert où s'attroupe la population fuyant le sombre silence de ses propres maisons.
Nouvelles du gouvernement. La dernière semaine a amené des nouvelles intéressantes à propos des décisions du gouvernement indonésien pour faire face à la monumentale tâche de la reconstruction. Un plan en trois étapes est en élaboration, et est d'un haut intérêt pour qui s'intéresse dans le futur à offrir son temps pour les sinistrés indonésiens. La priorité actuelle est de secourir et soutenir les populations en besoin, par l'entremise des poskos et la redistribution des ressources humaines et matérielles provenant de l'extérieur. Une fois la survie des populations assurée, les troupes militaires étrangères, jusque là surtout utiles pour le transport dans les régions affectées, devront évacuer le pays, en fin mars. À partir de là, ce sera la réparation des voies routières, d'aqueduc et d'électricité, qui occupera la population jusqu'en décembre 2005. Finalement, des projets majeurs d'infrastructure seront entrepris pour rétablir un climat de vie semblable à celui d'avant-tsunami, bien qu'aucun détail n'est donné quant à ce que ces projets signifient. La reconstruction de Banda Aceh et de Meulaboh, les deux plus grandes villes de la province, devrait durer un total de cinq ans. Les spécialistes étrangers non-militaires, dont les spécialistes de la santé, seront accueillis durant toute cette période en ces terres jusqu'à tout récemment encore fermées au public international.
Durant ce temps, des cas encore non confirmés de trafic d'orphelins se font entendre autour du pays, en provenance d'Aceh, pour être littéralement exportés en Malaisie ou à Jakarta. Le gouvernement pense donc mettre sur pied un programme d'enregistrement des orphelins dans les camps, avec identification des problèmes qu'ils rencontrent individuellement, selon une approche biopsychosociale. Pour l'instant, il place les orphelins dans des refuges spécialisés dans l'espoir de retrouver les parents et de réunir les familles. Des centres pour enfants ont été installés par l'Unicef et procèdent aussi à l'enregistrement des enfants, en plus d'offrir soutien médical et psychologique. Les autorités locales ont lancé un appel d'aide pour d'éventuels professeurs volontaires, avec pour but de redonner aux enfants, après le traumatisme du tsunami, un semblant de vie normale.
21 janvier 2005
25 janvier 2005
L'habitude a ceci de néfaste qu'on finit par oublier les pourquois l'on réalise ses actions quotidiennes. La dernière semaine ayant accueilli de nombreux nouveaux effectifs médicaux, la clinique prend des airs de détente tropicale avec des docteurs et des infirmiers assis un peu partout, attendant le prochain patient après avoir épuisé la file d'attente dans les deux premières heures de la matinée. La clinique reçoit toujours ces mêmes 220 patients par jour, mais les quarts de travail de dix heures se sont allégés à outrance, notamment depuis que les stocks de médicaments ont été enregistrés et organisés. Le gouvernement a annoncé la fin proche de la situation d'urgence, avec le retrait progressif des troupes étrangères. Les volontaires indonésiens présents depuis le début de la crise se raréfient. On commence à se questionner sur notre propre utilité à bord de ce grand posko, mais c'est bien à tort quoique cette conviction soit souvent volatile: dans cette ville où il manque de tout, chaque geste compte, parce que personne d'autre ne l'aurait fait, parce qu'on épargne à autrui la tâche de le faire.
C'est donc avec ces ternes pensées que j'ai pris l'hélicoptère pour réévaluer la situation médicale dans les villages éloignés, restés moins chanceux que la capitale provinciale étant donné la difficulté d'y accéder: la route est longue et pleine de détours, les bâteaux sont ralentis par les conditions atmosphériques, et les hélicos sont trop petits pour assurer une cargaison suffisante. Du haut des airs, la perspective des montagnes émeut. Isolé durant trois semaines parmi les ruines désolantes d'Aceh, on oublie rapidement que l'Indonésie est un petit paradis couvert de volcans et de magnifiques végétations, avec des paysages dignes des meilleurs magazines d'exploration. Or ces mêmes paysages demeurent toujours: les mêmes montagnes se perdent dans les horizons bleus et brumeux, et les mêmes vallées sont encore couvertes de rizières claires; seulement, lorsque l'on tourne son regard vers les berges, une bande brune et sale, sans vie, sans rien, embrasse les rivages jusque trois kilomètres partout dans les terres en offrant un contraste terrible. Là, on discerne encore les carrés de sentiers autour des cultivations ruinées pour longtemps par le sel marin. Les villes rasées par les vagues sont pratiquement invisibles, l'on est forcé de plutôt en deviner la structure aux lignes des routes encore parsemées de troncs abattus. Des pans entiers de ponts émergent des eaux à plusieurs mètres de leurs fondations. Les arbres encore érigés semblent couvert de neige: seulement, ils sont morts, gris et effeuillés.
On serait tenté de penser que les besoins dans les villages seraient similaires de l'un à l'autre, étant donné qu'ils ont été frappés par un même désastre. Or, il en est tout autrement, question d'organisations humanitaires différentes, question d'apport en vivres différents, question de géographie et de démographie différentes. Les 17000 survivants de Lam No manifestent des premiers signes de malnutrition, et la malaria est redoutée dans cette région où elle est endémique. Le manque d'eau purifiée se fait également cruellement sentir. À la clinique militaire de Calang, c'est plutôt le manque en équipements médicaux fonctionnels qu'il est urgent de régler. Les médicaments de seconde urgence (anti-hypertenseurs, anti-helminthiques, bronchodilatateurs...), les mêmes qui ont tardé à parvenir à Banda Aceh, sont presque tous parvenus à bon port: seuls les normoglycémiants manquent. Des piles de sacs de vêtements sont entassés devant les bâteaux: ils seront à jeter après que les pluies les ruinent, bien avant que les populations en aient besoin: le manque de riz les préoccupe bien plus, avec une distribution rendue difficile par le biais de l'armée, des chefs de villages et des listes d'enregistrement. Des femmes sont forcées de parcourir des dizaines de kilomètres, des villages jusqu'au port, parfois à travers les ruisseaux sans ponts, pour quémander leur ration de riz, possiblement parce que leurs maris ont été effacés des listes de rationnement - possiblement des soldats de l'armée rebelle.
Un grand problème lors de la reconnaissance de terrain est de rencontrer les gens qui en savent suffisament sur la situation locale, et qui sont prêts à nous offrir tout ce savoir franchement. À Teunom, seul un docteur de la Fédération était disponible au patio de la résidence, le personnel médical indonésien étant entièrement parti bosser sur le terrain à la distribution de vivres. Selon lui, aucun nouveau médicament n'était nécessaire, et son long exposé semblait être une réitération de ce qu'il avait dû déjà rapporter maintes fois aux diplomates du haut-directorat: que la situation était stable, que la phase critique était terminée. Une aisance difficilement crédible dans ce contexte de crise, et difficilement crédible venant d'un spécialiste étranger qui ne s'occupe que d'une fraction des cas très spéciaux, sans traîner autour de la pharmacie dans ses temps libres. Il y a une difficulté de la part de toutes les organisations à admettre à l'externe que l'on a des besoins. Il y a une fierté qui empêche de demander de l'aide lorsqu'elles se veulent elles-mêmes aidantes, et on préfère sans doute se croiser les doigts en silence, afin que le prochain cargo amène par chance ce qui manque. Par le fait même, la circulation insuffisante d'informations force chaque équipe à mener sa propre version de reconnaissance de terrain, souvent précipitée et sans détail. Ce besoin de se sentir faussement accompli alors que la crise hygiénique et sanitaire persiste dans les villages est un orgueil et un luxe que subissent, au bout du compte, les populations aux réels besoins.
Une autre embûche est à savoir si les rapports que l'on rédige parviendront à bon port. Dans la plupart des cas, les rapports montent au paradis de Genève avant que les décisions ne retombent comme une manne précieuse sur les menus ouvriers sur place. Pour une aide à court terme et à plus petite échelle, il faut jouer dans les ficelles de l'organisation, et contacter les gens les mieux appropriés sur le terrain. Mon voyage aurait certes été alors plus agréable si seulement j'avais su que deux jours plus tard, des médecins malais de l'équipe de la clinique partiraient pour ces mêmes villages, rapport en main, caisses de médicaments sous les bras, et surtout, sans instructions des supérieurs.
À mon retour, le parking de la salle concessionnaire avait déjà été converti en un gros entrepôt entouré de bâches fermées à ses habitués, qui dorment toujours dehors mais maintenant entassés dans un petit carré de dalles derrière, plus près de la pluie, plus loin des yeux journalistes ou du public officiel. Une petite victoire au profit de l'organisation, une petite victoire au profit de l'efficacité. Mais le posko perd lentement son cachet familial, et les amarres sont larguées.
3 février 2005
Les poutres et les plaques de tôle tordues tenaient lieu de seule végétation, dispersées dans la boue, parmi ces marais désertés d'eaux saumâtres, sur lesquelles le soleil étincellait ces chauds et humides rayons. Mais ce n'était pas cette atmosphère-là qui était lourde à porter. Nous étions quinze hommes à marcher parmi les ruines, seuls comme des étrangers sur une terre inconnue. Nos survêtements blancs se détachaient des couleurs ternes du paysage; le clapotis de nos bottes brisaient le silence solemnel des eaux reposées, ce silence de marécage où même la nature se tait. Marcher même ici est un grand mot, ce que nous faisions là, perdus, c'était plutôt errer. Sans mot dire, nous balancions un regard hagard à la recherche des cadavres.
C'est une recherche rapidement accomplie: déjà, deux formes se présentent, couchées sur le ventre, mais tordues en des formes grotesques sur des restes d'arbres renversés. Les mouches s'accordent en un essaim autour, notre présence les perturbent peu. Les corps sont dans un état de décomposition plus qu'avancé, et l'heure du décès est déjà connue: c'était un mois plus tôt, vers neuf heures du matin. Nous faisons quelque pas autour, rebutés à amorcer la tâche qui nous attend. Mais un volontaire se décide finalement à défaire un sac, un autre à ramasser les ossements détachés dans les environs. On soulève le corps: l'odeur est terrible, aucun masque n'en vient à bout quand la distance la plus grande entre son visage à soi et celui du mort est l'extension de son propre bras. C'est une odeur difficilement descriptible, mais à jamais reconnaissable: celle peut-être d'une viande macérée dans le vinaigre et pourrie dans la moiteur tropicale.
Nos gestes sont délicats: les avant-bras se détachent avec trop d'aisance, nous laissant avec la contemplation lente et abrutie des ossements et cartilages du décédé dans l'étau de nos gants. Les mains particulièrement se désagrègent en un amas de lipides blancs qui s'égouttent dans les eaux. Le corps est jaune et orange: la peau est comme un cuir séché sur des muscles émaciés, presque inexistants sur la carcasse des côtes. Les corps fraîchement libérés des eaux libèrent à leur tour des asticots qui s'agitent dans la tourbe. Le scalp et la peau du visage se pèle au moindre déplacement; ce qui reste nous offre le même spectacle que le Cri d'Edvard Munch: l'horreur dans les orbites creux, le dernier cri d'une dentition sans lèvre, le désespoir d'une vie qui se perd, l'angoisse de la nature qui envahit.
Sans cérémonie, mais toujours silencieusement, nous renversons les restes humains dans un grand sac avant de le nouer avec empressement au moyen de cordes et de ficelles traînant autour. Nous transportons les sacs à travers les rizières sur les buttes de sentiers, jusqu'à la route, jusqu'à la lisière de la forêt bordant la zone détruite, jusqu'au camion où nous empilons les corps; ce même camion sur lequel nous voyagerons à proximité de nos trouvailles, sur les routes des villages et des villageois qui nous saluent, jusqu'au trou qui servira de dernière demeure à ceux qui ne leur auront pas survécus.
Le plus frappant restera probablement ce que nous n'avons pas trouvé, ce que nous n'avons pas vu. Des quinze corps ramassés ce jour-là, un seul était un enfant. Les autres, trop petits, sont assurément sous les encombres trop lourdes qui partout empestent la même saveur de mort, ou complètement décomposés en une bouillie de chair fondue entre les planches. En me promenant parmi les ruines, j'ai repensé aux cimetières de fortune rencontrés sur nos routes: des feuilles de palmier posés sur la terre pour une longueur de corps, avec un bâton planté à chaque bout. J'ai repensé aux proches des disparus qui ont parcouru les mêmes terres désolées, j'ai pensé à leur espoir tristement macabre à chaque fois qu'ils retournaient un cadavre, puis tentaient de déchiffrer quelque trait connu parmi les visages méconnaissables, et peut-être même avec un stoïcisme sans larme: il est une croyance qui veut que pleurer les morts les attriste et retarde leur départ. Parmi le silence ensoleillé, il est aisé de se laisser aller à ce genre de réflexion. Il est aisé de complètement perdre sa raison ici: on tente de ne pas penser à toutes ces petites tragédies au sein de cette grande tragédie, on tente de se dire que notre tâche est tout simplement un travail sanitaire, un travail d'évacuation, pour reprendre le terme employé ici. Mais plus que partout ailleurs à Aceh, c'est ici qu'il est difficile de ne pas se remémorer toute la profondeur du désastre.
On raconte que les volontaires d'Aceh parviennent toujours à récupérer un millier de cadavres chaque jour. Au sein du posko, ils sont comme des héros pour ceux restés au bercail durant la journée: ils reçoivent leur repas avant les autres, on s'accroche à leurs histoires avec des oreilles et des yeux attentifs. Mais il reste toujours à s'interroger sur les dangers d'un tel métier. Certains médecins dans les zones les plus sinistrées sont parfois forcés d'organiser des quarts de nuit sur de vieux matelas pour protéger les cadavres de l'appétit des chiens errants. Déjà deux volontaires au posko ont été réacheminés à leurs domiciles pour trouble psychiatrique, bien qu'aucun d'eux n'avait participé à la récupération des corps. Après les présentations de rigueur, la première question qui m'a été posée sur le camion qui nous amenait aux chantiers était à savoir si je pouvais fumer la marijuana. Et ce n'est sûrement pas sans raison: une journée de solitude et d'errance parmi les morts est un fardeau épuisant et lourd à porter, les mêmes yeux hagards se prolongent jusque dans la nuit. Pour les volontaires, c'est un moyen de se délier des images trop vivaces qui leur brûlent encore les yeux, pour se purifier des odeurs qui exaltent encore leurs mémoires, et c'est une conduite pour une fin difficile à condamner.
Au delà des catastrophes naturelles, le tsunami ramène les hommes ici aux fondations mêmes de la nature. Pour ceux qui ont été déportés, pour ceux qui vivent dans les camps, pour ceux qui courent les kilomètres chaque jour pour les rejoindre, la vie n'est plus une question de luxe mais bien une question de survie, c'est surtout dormir sous un abri, manger ce qui s'offre à eux et boire la meilleure eau disponible, et se laver suffisamment pour se prémunir des parasites. Aussi, les champs désolés laissés derrière semblent bien morts pour ceux qui préfèrent ne pas s'en approcher. Or déjà les eaux sont remplies de têtards qui fuient nos pas, et font le festin des oiseaux qui quittent la forêt durant le jour. Les grenouilles qui y survivent se repaissent des nécrophages qui nettoient les derniers lambeaux. Et les poissons laissés durant des années sans prédateur auront tôt fait d'attirer à nouveau les tribus de pêcheurs, sur les plages étrangement propres et calmes, nettoyées par les vagues, aujourd'hui sans visiteur, mais toujours avec la même brise marine et fraîche des pays vacanciers. Dans cinq, dix, ou quinze ans d'ici, les villages auront été reconstruits sur le bord des berges, et tout ce qui restera de cette catastrophe ne sera plus qu'un souvenir dans l'esprit des survivants. C'est là la danse de la vie qui reprend lentement ses pas, sur le cercueil de ceux qui l'ont quittée.
26 février 2005
Deux mois après l'évènement, et pas encore un système sanitaire convenable pour le campement de la Croix-Rouge indonésienne à Teunom. Ce jour de repos pour les travailleurs locaux se déroule pelle à la main pour les hommes restés au camp pendant que d'autres partent en reconnaissance de terrain dans les villages pour lesquels les donations sont toujours incomplètes. Par la suite, tentes, chaudrons, couvertures, kits sanitaires, bâches et moustiquaires constitueront l'équipement à livrer demain sous la chaleur tropicale.
La tâche de distribution est l'une de celles qui nous placent le plus à proximité des locaux et de leur habitat. Pour cette raison pourtant, c'est aussi l'une des plus difficiles, et ce n'est que sur le terrain que l'on peut le constater, hors de la théorie et des listes informatisées du confort du campement. Les disputes sont habituelles avec des villageois frustrés par l'inactivité. Les erreurs sont inévitables à cause du déplacement des réfugiés, et l'équité souhaitée reste imparfaite. Aussi, l'apport apparemment illimité des vivres rend les gens exigents: ceux encore chanceux d'avoir leur maison réclament les tentes que les désastrés nécessitent. Ceux qui ont obtenu leur équipement, et qui décident finalement de réaménager plus près des berges dans leurs anciens villages, délaissent leurs tentes avec la certitude qu'un camion leur en livrera de toute fraîches quatre kilomètres plus loin. Les routes endommagées, les ponts effondrés, les délais de livraison et les villageois partis dans les champs nous obligent parfois à confier les vivres aux chefs de groupe ou pire aux chefs de village pour une distribution ultérieure sur laquelle nous n'aurons aucune emprise, une situation connue comme génératrice d'inéquité à Calang où une telle pratique est la norme. Pourtant, ces derniers constituent des intermédiaires indispensables comme ils mettent à jour les listes des réfugiés et connaissent un tant soit peu les habitants locaux; puisque les cartes d'identité ont en grande partie été emportées par les vagues, le contrôle que les chefs effectuent limite les tentatives de double rationnement. Heureusement, les villageois se disputent moins pour s'emparer des emballages de toile et des ficelles en plastique dont nous extirpons les donations. Et pendant que les hommes s'inquiètent quant à recevoir leur juste ration, les garçons insoucieux grimpent sur les gros et moelleux sacs empilés sur le gigantesque camion cinq fois plus haut qu'eux, puis y fourmillent avec un éclair malicieux dans les yeux. Ils font sourire à leur tour les mamans qui les voient entreprendre un semblant de conversation avec les étrangers, avant de reprendre elles-mêmes les discussions de ces grands rassemblements, qui leur permettent d'en apprendre plus sur leurs nouveaux voisins: des détails comme le nombre d'enfants et le nom du mari alimentent les chauds après-midis loins de leurs habitudes perdues. Une effervescence qui nous rappelle comment même après avoir perdu parents ou famille, les adultes et les enfants parviennent à retrouver au-delà du manque de moyens les plaisirs d'une vie quotidienne.
La construction de systèmes sanitaires nous ramène aux moyens rudimentaires dont devaient bénéficier nos ancêtres. Les déchets sont acheminés vers un simple trou où brûlent plastique, métal, emballages, et restes alimentaires: le contexte de survie nous oblige à penser aux mouches qui s'abreuvent aux plaies des patients et des travailleurs avant de penser à l'écologie du geste. Trous béants séchant au soleil et canaux creusés dans le sol servent de drainage pour les douches de fortune: quelques planches plaquées au sol dans l'eau saumâtre, un seau sous un robinet branché sur le réservoir d'eau traîtée, quatre poutres habillées d'une bâche blanche. Elles sont à remplacer, après avoir durement bravé l'humidité des eaux stagnantes depuis le début de la crise. Après avoir rapidement estimé que l'organisation ne nous fournirait pas l'argent nécessaire pour acheter le bois d'un charpentier local, un court voyage à la plage parmi les ruines nous fournit les matériaux nécessaires pour la construction d'une douche sur plate-forme, le luxe ici pour les équipes qui nous remplaceront, pour une activité plus que quotidienne dans le mode de vie musulman, où propreté va de pair avec les cinq prières du matin au soir, ou pour les travailleurs de l'entrepôt, qui déplacent caisses et sacs terreux dans une tente humidifiée et réchauffée à la température corporelle.
À Teunom, la Croix-Rouge emploie des travailleurs locaux pour cette lourde tâche. Le travail de la clinique et le stock pharmaceutique a été complètement transféré au puskesmas local, ou centre de soins de santé primaire. C'est là un des nombreux signes que le travail reprend pour les locaux après une longue dépendance sur les rations des organismes humanitaires. Là encore, la frustration est immense quand la Croix-Rouge allemande forme des chauffeurs à Meulaboh plutôt que des habitants locaux, une situation qu'il a fallu pallier en créant des emplois qui n'étaient pas essentiels. À Banda Aceh, nous avons troqué le travail à la clinique pour deux à trois cliniques mobiles. Respectant le désir du gouvernement de revoir ouverts les puskesmas, la clinique du posko central n'est ouverte que l'après-midi. Mais les ambulances chargées de docteurs, de personnel paramédical, de caisses de médicaments, lait, biscuits, et porridges, sillonnent les régions avoisinant la capitale et acheminent une aide médicale directement dans les camps de réfugiés. Sans rien autre, un sourire et une boite de biscuits multicolore à agiter dans tous les sens suffisent à éveiller la curiosité des enfants au milieu d'une journée autrement consacrée sans moyens dans un campement sans jouets. Puisque les médicaments sont le plus souvent prescrits pour trois jours, les cliniques mobiles s'organisent selon un horaire approprié afin d'assurer une présence continue auprès des camps desservis. Les déplacements variés parmi les régions montagneuses ou celles plus désolées sont aussi merveilleusement accueillies par les volontaires après les semaines passées entre quatre murs.
Ces promenades à l'intérieur des terres nous amènent également là où les ruines sont rares, plutôt causées par le tremblement de terre ayant précédé le tsunami. La clinique mobile a l'occasion de s'installer dans ces installations surélevées en bois de charpente et tôle, qui abritent les familles de réfugiés dans des lots préfabriqués, avec des conditions de vie meilleures que les volontaires de Teunom. Il est par contre difficile de juger si ce sont là des installations temporaires ou permanentes. Sans doute les familles plus tard exprimeront le désir de revenir sur leurs anciennes terres, et rebâtir des maisons en un style plus achenais, avec une intimité meilleure qu'un mince pan de bois compressé... qu'arrivera-t-il alors aux millions dépensés pour ces refuges alors que cinq cent milliers de réfugiés sont dans le besoin de telles installations? Comment leur offrir une habitation convenable à court terme alors qu'il faut également réfléchir à leurs besoins nécessairement très personnels, à long terme, et à encore plus long terme?
Un mois sans écriture, c'était le temps dont j'avais besoin face au trop-plein d'informations. Ce n'était pas parce que l'endroit avait perdu sa nouveauté, ce n'était pas parce que l'évènement avait perdu son intérêt, bien que les médias autour du monde ont dû oublier depuis longtemps les efforts ici, alors que justement les locaux reprennent leur vie en main et réchauffent la province d'un nouveau labeur et d'un nouvel espoir. Un journaliste m'a expliqué à son départ il y a un mois qu'elle allouait à ses reportages toujours que trois semaines de sédentarité en un endroit: elle avait l'impression que par la suite elle perdait le recul nécessaire pour cerner les évènements, comme si les sens et les contrastes s'estompaient. Ce qui aurait frappé à l'arrivée n'est réduit qu'à un autre élément d'une chaîne d'événements prévisibles. Et c'est l'impression que je vis en tant que volontaire, et c'est bien là je crois le danger qui guette tout séjour à long terme. On s'habitue à la misère des gens, on accueille les histoires des survivants avec une insouciance du déjà-vu. En oubliant la souffrance de l'autre, on s'endurcit en voyant chez les désastrés les mêmes mauvais traits, les mêmes avarices auxquels on s'est habitué chez les nantis. On devient un peu moins humain, en souriant moins, on devient un peu plus l'administrateur professionnel et sérieux d'une gigantesque entreprise de collecte et de redistribution de fonds. Mais c'est bien là qu'un seul des nombreux défis à relever quand on s'est donné la vocation d'aider.
28 mars 2005
23h30 temps local, le plus important tremblement de terre depuis le tsunami vient de frapper les portes de Banda Aceh. Les murs émettaient un craquement bien sonore, et l'électricité nous a laissé dans un pénombre rendant difficile l'évacuation des lieux. Les planchers ont tangué ainsi pendant plusieurs minutes comme un bateau balancé par les vagues. Plus de la moitié des volontaires du posko attend dehors l'ordre de quitter les lieux. La circulation se fait à un sens: la population cherche à fuir les berges vers l'aéroport, même si là où l'on se situe est à plus de deux kilomètres hors de la zone précédemment inondée. Le tout dans un silence des plus nocturnes, ce qui est d'autant plus inquiétant: les archives vidéographiques du tsunami nous montrent les mêmes images des gens alors tout à fait ignorants de ce qui se passait un kilomètre en aval, tout juste prenant un pas de course dans les rues, sans grand effroi.
La fameuse date du 26 mars est arrivée sans le fracas que les médias lui avaient prédit, soit la fin de l'action humanitaire par le retrait forcé des organismes non gouvernementaux étrangers, avec pour résultat ce même long et inutile questionnement quant au futur de leurs présences ici. L'échéance parvenue, le gouvernement a démenti les rumeurs et a même annulé sa demande précédente quant aux troupes militaires étrangères, tout en renouvellant les permissions spéciales quant au visa dans cette zone aux frontières auparavant closes. Les médias ont changé de disque et parlent maintenant du désir secret du gouvernement d'évincer les organismes à message christianique, en évoquant l'épuisement logistique que causent ces organismes plus petits et sans réelle aide pour les populations. En un certain sens, c'est peut-être une bonne décision dans une région à 98% musulmane et connue pour ses conflits d'ordres politiques et semi-religieux. La visite de l'Église de Scientologie au posko de la Croix-Rouge indonésienne (PMI) durant le mois de janvier est l'un de ses exemples où l'imposition des mains, ou autres massages ésotériques, ne vaut pas nécessairement le risque, minime certes, de prendre une balle dans un échange virulent de canons mitrailleurs. Dans le même ordre d'idée, des coups de feu ont été entendus pour la première fois la nuit dernière autour du posko, sans nouvelle plus précise durant la journée.
Le travail se continue paisiblement dans le posko. La clinique, surtout à l'aide le plus récemment de ses nombreuses cliniques mobiles, a atteint le chiffre rond des 15000 patients depuis le tsunami. Les réfugiés sont toujours aussi acharnés à recevoir leur lait en poudre pour enfants, rendant moins appréciable le travail autour des marchés où la population est plus dense, ceux laissés pour compte allant même jusqu'à insulter les volontaires avec des airs de dégoût. Dans les camps de réfugiés, au détour des activités officielles de la clinique mobile, même la distribution de multivitamines en sirop seulement est agréable pourvu que les gens soient trop peu nombreux pour se disputer les rations.
Trop de volontaires se posent des questions quant à leur utilité ici. Pour les médecins, les infirmiers et les membres du personnel paramédical, il est difficile de composer avec le fait qu'ils ne se soient déplacés que trois mois après l'évènement, ou que les patients ne se présentent pas avec des plaies béantes en relation directe avec le tsunami. Mais c'est bien là une erreur de jugement: les camps de réfugiés sont toujours remplis de victimes directes du tsunami, 400000 au dernier décompte. Ils ont tous perdu famille et biens, ils ont tous vécu le drame de la tragédie, et ils sont tous démunis quant au coût des médicaments qu'ils ne peuvent s'offrir dans les pharmacies privées. Placés dans des conditions de précarité avec un système sanitaire et hygiénique laissant à désirer, ils sont ceux qui ont le plus besoin d'aide médicale. Parfois pour des grosses journées de 300 patients, parfois pour des journées moins fructueuses alors que l'équipe de reconnaissance de terrain nous envoit par erreur là où est déjà ouvert un puskesmas gouvernemental ou la clinique d'un autre organisme, l'aide que nous offrons n'est jamais quantifiable en terme de "nombre de patients", ou de "l'importance du geste", comme le fameux comptage de pilules. C'est plutôt une question de temps passé dans une ambulance sans air conditionné à ruminer les paysages derrière des vitres teintées, une question d'effort quant à vivre parmi les étrangers et s'accomoder de tâches nouvelles avec des coéquipiers toujours nouveaux, et une question de sourire avec ceux moins démunis ou ceux qui autour s'épuisent avec de trop longues journées de volontariat. C'est une question de faire ce que l'on peut pour extirper les gens des conséquences du tsunami, leur ennui, ou leur détresse, ou leur changement de vie.
Moins utile peut-être est l'empressement de plusieurs organismes, face au surplus poussiéreux de leurs coffres de donations, à offrir leur aide sans évaluation et consultation décente sur la portée de leurs projets. Un problème majeur est celui de l'emploi, que plusieurs organismes ont tenté de supplanté en offrant ou réparant de nombreux bâteaux dans l'espoir de revoir fleurir le commerce de la pêche. Or, le problème est que la majorité des survivants se trouvent logiquement à être des gens qui vivaient à l'intérieur des terres, et dont le seul intérêt est de retourner à leurs cultures ou à leurs petits commerces de vente au détail. Résultat: les plus chanceux qui se sont retrouvés avec trois nouveaux bateaux sur les bras les ont tous simplement revendus avant d'empocher un joli pognon et de retourner construire leur maison. Au chapitre des solutions mieux calculées: un programme de formation technique pour la réparation d'équipement électronique, avec pour matériel de travail toutes sortes de restants de foyers d'après-tsunami, et un programme encourageant les réfugiés à retourner sur leurs terres en offrant semences et une somme modique pour chaque semence plantée sur leurs terres. Les réfugiés conservent également les pleins profits sur les fruits qu'ils en récolteront dans quelques années.
La date du 26 mars n'est pas sans signification pour la Croix-Rouge indonésienne. Au niveau gouvernemental, c'est celle qui marque la fin officielle de la situation d'urgence. À un niveau plus local, c'est la date à partir de laquelle les activités de PMI sont transférées au chapitre provincial d'Aceh. Les prochains jours verront alors un second déménagement en trois mois dans des locaux plus petits, pour accomoder le silence de l'absence des troupes des autres provinces.
C'est le temps de repenser les activités à long terme. L'un de ces projets est celui des garderies, laissées en plan par le gouvernement étant donné l'ampleur déjà considérable de la tâche pour reconstruire le tiers des écoles primaires et secondaires, ainsi que remplacer les 1300 professeurs disparus. Or, les garderies ont un rôle précieux à jouer alors que les familles nouvellement monoparentales ou adoptives se trouvent avec un fardeau supplémentaire à celui de leurs propres vies à reconstruire. Les jeunes mères auront sûrement à s'extraire plus libéralement du foyer pour trouver emploi à l'extérieur, chose impossible sans une aide extérieure pour s'occuper des enfants. Un projet des plus intéressants pour le futur d'Aceh mais qui ne se fait pas sans embûche. L'organisation de l'information étant toujours un problème pour les nouvelles entreprises humanitaires, il semble difficile d'obtenir le coût de la construction des garderies temporaires en bois sans passer par un labyrinthe de coups de téléphones. Cependant, l'estimation actuelle des coûts indique que le prix à débourser est ridiculement assez négligeable pour permettre le déploiement, à un niveau universitaire, de levées de fonds qui suffiront chacunes à elles seules à payer les frais d'une classe de 20 enfants. Ce sera toujours peu considérant que ces quelques sous achéteront entièrement un milieu propice pour les enfants de s'extirper d'un environnement à domicile parfois nocivement anxiogène, et d'exprimer, au moyen du jeu, du dessin, ou de l'échange verbal, leurs craintes et nouveaux espoirs.
Thuy Quynh Vo | tq point vo à umontreal point ca
CASI | Membre
Université de Montréal | Étudiant de médecine
|