CASI

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Le Travail

L'Intermed, île de nos espoirs, deuxième ou parfois premier foyer, nous accueille tous les jours de ses chauds bras maternels. L'on s'y sent rapidement bien, l'on y aime l'ambiance. C'est alors sans s'étonner que l'on constate parfois au détour des tables un Casien se déhancher sur les rythmes infernaux de Paris Combo ou de Manouche, valsant avec un balai - mais jamais avec la méduse vadrouille - comme une muse qui le transporte très très loin. Cette maman qui nous chouchoute, on la chouchoute à son tour et on lui trouve toute sorte d'améliorations, d'astications originales. Ouvrir un salon de thé, pour plus tard le convertir en pub irlandais, déplacer les bancs à toutes les nuits, installer des hamacs et se bercer à la brise éternelle qui y règne, faire les zeds à trois heures du mat et cacher la caisse un peu partout. Et puis regrouper la grande tribu à tous les lundis soirs, battre des records de vitesse et écouter le grand chef socialiste ronronner des re-re-re.





Les Études

Une des activités les moins connues du Casien est ce bizarre de rituel que la société occidentale se plaît à dénommer "l'étude". Le fait consiste à ouvrir des cahiers pleins de mots qui, contrairement à la possibilité, convoient un ennui à tuer des mouches, puis à y plonger une involontaire concentration. Heureusement, l'atmosphère frivole de l'Intermed nous secoure toujours en pareil cas. La famille réunie se donne des faux pactes du silence pour pouffer de rire dix minutes après, et un Léo traîne toujours dans le coin pour aller cloper à toute occase. C'est drôle, mais sur ma carte d'université, je lis le mot "étudiant", mais j'y verrais plutôt l'inscription "casien à temps plein". Et en quelque part, je me dis que c'est sûrement un peu plus ça, la Vie.






La Fiesta

Il est de ces moments de grandeurs où l'on se dit que cette Vraie Vie existe réellement. Où l'on étouffe presque dans son sang qui bout d'une rage immense, d'un instinct presque animal. Comme d'entendre les doux mots de son prétendu rival sussurer un compliment sur ce bel accomplissement que sont ces festivités du jeudi soir. "Je ne peux qu'espérer qu'un jour les Mardis Pubs parviennent ne serait-ce qu'au centième de ce que sont les Jeudis Fiestas," de dire le dangereux desperado Jordan. Je crois que mon coeur pleure encore de voir ce visage radieux et ravi d'avoir franchi les lignes ennemies.

Extrait du Septième Jeudi Fiesta.

Le Casien est une drôle d'espèce qui développe des traditions des plus étranges. Comme le désormais fameux trinquage aux crevettes, mais aussi les yeux rapaces de l'affamé russe devant les maigres portions des soupes populaires, les vols de bouffe, les cuisineries de dernière minute dans un Intermed sans cuisinière ni four, la bouffe qui arrive toujours en retard, et que dire des désertions des deux tenanciers de leurs postes de travail pour veiller à l'alimentation de la jolie famille.

Extrait du Huitième Jeudi Fiesta.

On trinque souvent pendant les Jeudis Fiestas et parfois on n'oublie de mentionner à quoi nous trinquons. Je destine donc devant la postérité ce verre à Vous, c'est-à-dire à tous ceux qui ont fait un petit tour pendant nos soirées à Pierrot et moi, et à tous les habitués qui restent après, pour ranger, puis festoyer jusqu'aux petites heures. Et à tous nos cuistots experts, la bouffe fut des meilleures, sincèrement. L'atmosphère du jeudi soir aurait été absolument impossible sans vous, et je me réjouis toujours de voir comment personne ne se lasse de ces bouffes, tellement la complicité qui y règne est extraordinaire. Alors une grande embrassade à vous tous pour cela, pour ce rare bonheur que nous réussissons à y engendrer.

Extrait du Dixième Jeudi Fiesta.













Le Babyfoot

Si la table de babyfoot est une déesse, elle aurait certes pu aussi être un empire, et nous aurions alors pu fièrement dire: "Tous les débits mènent au babyfoot." Ici la réelle nature des hommes se déchaîne. L'Arrogance avec toutes ses majuscules s'éveille avec un soupir langoureux. Des coups insinueux sous la ceinture du chevalier Pierrot, au silence taciturne du Dragon, en passant par la compétitivité enflammée de la Déesse de la Création, puis par la terrible séduction dont s'arme la Déesse des Pulsions Marie-Lise, et par la concentration digne des plus grands joueurs de go qu'arbore avec férocité le Chef des Sables Kattam. Ici le combat des hommes se perpétue. Du royaume des montagnes et des plaines, il s'organise comme un échiquier en une poignée de joueurs qui tapent avec vélocité sur une petite balle. Comme le combat illusoire des Grands, qui n'est que le vieillissement des disputes des enfants. Et la guerre est déclarée.









Le Déconnage (ou l'Art de passer le temps)

J'en conviens, le dernier bout a pu être difficile à suivre si vous n'êtes pas familier avec le Conte mythologique de la Création de l'Intermed. Légende dramatique, pleine de revirements, et encore jamais composée, mais bien ancrée dans la tradition orale, qui explique notamment notre raison d'être, à nous, dignes Chevaliers de l'Intermed, braves hères qui défient les heures et perdurent jusqu'à l'aube hivernale dans l'appartement le plus in en ville, reconnu pour ces habitants qui se font plein de plaisirs avec des bouts de n'importe quoi, jusqu'à improviser des cérémonies d'investiture avec des clés et des colliers.

La troupe des Chevaliers arborant ici le valeureux mais éphémère sp3, orbitale de nos coeurs.

Et le temps continue à s'égréner avec joie parmi les murs de l'Intermed. La consigne est simple, tout ce qui se fait sur une aire de quelques dizaines de mètres carrés est permis. L'Art de passer le temps n'est certes pas donné à tous. Par contre, à l'Intermed, parmi tous ces gens qui s'affairent à ne pas s'affairer, je me surprends souvent à m'émerveiller sur comment ce sublime Art ici existe. Cette sorte de volonté de faire autre chose que le train-train ordinaire du métro-boulot-dodo, de ne pas craindre son propre ridicule parfois, d'aimer l'inutile parce que somme toute l'inutile n'existe que parmi les barèmes, et aussi, cette ébullition pleine d'originalité et de nouveauté. Et c'est une bonne chose que l'Art perdure.











Le Dodo

Puis, après avoir dignement tenu la caisse, étudié à la sauvette son chapitre pour demain, festoyé avec forces victuailles, bu et rebu à volonté, accompli sa B.A. à la table de babyfoot, et tout simplement laissé le temps s'écouler dans le zen le plus pur, le Chevalier a tout honneur de regagner son confortable terrier, où il restera emmitouflé parmi les couvertures jusqu'aux petites heures du matin, ou de l'après-midi.